Développement

Mon enfant est bilingue Créole-Français

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Bonjour cher(e)s lecteurs, lectrices,

J’espère que vous avez tous apprécié le schéma introductif ci-dessus.
Pour ma part, je ne me lasse pas de le parcourir.

Le sujet abordé aujourd’hui concerne le bilinguisme chez nos toupiti.
Avant de débuter, supposons comme admis les multiples avantages du bilinguisme chez nos toupiti.
En effet beaucoup de nouveaux parents sont désireux de familiariser leur(s) enfant(s) à une ou plusieurs langues dès leurs premières années : anglais, français, mandarin…afin d’en faire des futurs bilingues.

Pour mon cas, mon fils est inscrit dans une école Montessori, ce qui implique qu’il est en contact permanent avec des langues étrangères.
Comment dites-vous ? Pourquoi une école privée plutôt qu’une école publique ?
Ecoutez, cela sera le sujet d’un prochain article, si vous le voulez bien.

Revenons donc à nos cabris avec un petit focus sur la méthode d’apprentissage des langues étrangères à la sauce Maria Montessori.
Cette méthode est assez intéressante.
En effet, les intervenants chargés de l’apprentissage des langues sont « natif-natal » de la zone où la langue est parlée.
Par conséquent, il y a une transmission d’un accent, d’une attitude, d’un vocabulaire adéquat etc…
Sans oublier que si l’enfant désire communiquer avec cette personne de langue étrangère, il sera certainement obligé de s’adapter en communiquant avec la langue de son interlocuteur.
De vous à moi, je ne pense pas que cela soit assez probant pour en faire un bilingue même en herbe.

Mais dans le principe et la forme,c’est une méthode que je trouve particulièrement logique et donc par conséquent, j’ai décidé de mener la même expérience avec ma langue : LE CREOLE !
Alors là, j’entends déjà les :

  • « woy misyé-lasa fou »,
  • « le créole ça ne sert à rien dans le monde du travail »
  • « le créole n’est pas une langue »
  • « le créole à la place de l’anglais ? de l’espagnol ? mais il est fou Afflelou! »

Nous y voilà donc, la naissance d’un article intitulé : « Mon enfant est bilingue Créole-Français ».
Ne parler qu’en créole à mon fils, voici l’expérience que je tenais à partager avec vous.

Certains ne verront pas l’utilité de l’apprentissage du créole en tant que deuxième langue à l’instar de l’anglais, de l’espagnol ou encore soyons plus logique du mandarin !
En effet,
étant donné que nous baignons dans un environnement où la langue créole est notre pain quotidien…
étant donné que la langue créole se trouve être la deuxième langue la plus parlée de l’archipel…
…il me parait tout à fait logique d’essayer de parler l’anglais (ou autres langues étrangères) à son enfant. (attention, formule ironique).

On entendra donc des : « le créole s’apprend tout seul en Guadeloupe…avec le temps…par la force des choses »
ou encore « Ne forçons pas la nature des choses, le créole c’est inné, c’est en nous, c’est nous…ou pa bizwen fè timoun-la sa ».
J’abonde parfaitement dans votre sens… «OUI-OUI »…mais en fait AWA !

L’art du bilinguisme à travers la langue Créole

Faisons un arrêt sur image de nous-même,
Notre compréhension orale de la langue créole nous parait être bonne.
Mais force est de constater que nombreux sont ceux qui ont du mal à exprimer une idée complexe avec cette même langue.

Lors de mon « passage éphémère » de 8 ans dans la ville de Paris,
nous avions fait le triste constat que quand il s’agissait de traiter d’un sujet sérieux la langue française était utilisée.
Leçons de choses pour leçons de choses, des ateliers Créole ont vu aussitôt le jour.
L’objectif était simple, échanger sur des sujets allant du plus basique au plus complexe uniquement en créole.
Et nous n’avions pas tort ! Le mécanisme du français se met en place dès lors où le sujet se complexifie.
Le cerveau habitué à parler créole dans des contextes plus limités qu’on ne le pense passe inconsciemment du créole au français.
Et pourtant nous avons grandi dans le bassin de la langue créole mais avons du mal à nous exprimer.
Science-fiction ou sans-fiction ? Va-t-en savoir !

De plus, qui n’a pas encore entendu à la radio  « nationale » de la Guadeloupe, la partie où un auditeur souhaitant donner son avis sur un sujet, commence par notifier qu’il s’exprimera en créole pour des raisons de simplicité et puis finalement !
Qu’entend-on ? Du français.
Des cas de figures justes extraordinaires, des perles ! Tristes constats, non isolés et à l’image de nous-même.
Pour continuer, je voudrais même rajouter que nous écoutons le zouk en créole, nous le chantons, nous le dansons mais quand nous souhaitons exprimer notre amour à un partenaire nous le faisons en français. OUI ! OUI ! Pas de débats possibles.
Hop Hop Hop ! Taisez-chute du carbet !
Des  « Mwen enmew onpil », « Ou ka manké mwen », « Mwen malad aw », « Ou bèl », « Mwen enmé jan ou ka palé », « Mwen vlé dousiné’w »….ne sont pas des formules fort courus.

Dans le cas des enfants élevés en Guadeloupe, avec un créole entendu au quotidien pour certains, nombreux sont ceux qui n’arrivent pas à s’exprimer correctement en créole.
On verra peut-être plus un français mâtiné de mots créoles ou des cas de créolisme.
Ou peut-être, des cas de mimétismes avec un créole usité pour exprimer un agacement, un énervement,  un désappointement, un déplaisir…

Enfin bon ! Nous pouvons pousser le débat encore plus loin…mais restons sur le sujet de bilinguisme.

Alors, l’apprentissage du créole au même titre que les langues étrangères est-ce une nécessité?
Pour moi oui ! Et ceci est bien plus légitime que l’anglais ou l’espagnol.

Je préfère, en effet, utiliser une langue que je maîtrise, la langue créole, que je peux parler ou tenter de le faire naturellement au quotidien au lieu de triturer mon cerveau à parler un anglais ou espagnol « bankalisé ».
Bien évidemment, si je maîtrisais ces langues étrangères parfaitement (par exemple, je suis un professeur d’anglais), j’aurai peut être vu les choses sous un autre angle….mais en fait et encore une fois NON !

L’environnement dans lequel nous évoluons, est plus adapté pour la langue créole que pour les autres langues.

Il serait plus logique d’utiliser une langue que l’enfant pourra exercer, entendre, lire, parler, chanter au quotidien.
N’ayant pas peur, ça ne sera pas vu comme un acte militant ou indépendantiste.
Le créole est une langue au même titre que les autres avec toutes ses richesses et son histoire.

L’objectif final étant de permettre au cerveau de l’enfant de faire assez de gymnastique pour développer son « polyglottisme » à venir et avenir, n’hésitez pas ! Ne doutez pas !

Pour renforcer cette expérience,
je vous propose de parcourir ensemble les clés du bilinguisme.

Les clés du bilinguisme

La recette secrète pour avoir un enfant bilingue, et cela pour toutes les langues, est la suivante :

  • Communiquer à l’enfant et si possible avec l’entourage en créole en présence de ce dernier
  • La compétence bilingue se développe quand certaines conditions sont réunies : dans un environnement riche et varié, affectif et en continu sur le long terme.
    On entend par « affectif », le filtre dit affectif que l’enfant utilise inconsciemment lorsqu’il est dans une situation bilingue dans son quotidien.
    C’est parce qu’il a envie de communiquer avec l’adulte qui s’occupe de lui dans une ou l’autre langue, que l’enfant accepte de s’approprier plusieurs langues. Les parents ont donc un rôle primordial. Ils doivent donner un sens à l’apprentissage d’une deuxième langue étrangère pour q’il ait envie de l’acquérir.
  • Il est impératif de ne pas mêler les deux langues au sein d’une même phrase.
  • C’est la quantité et la qualité de l’exposition à chaque langue qui déterminera la vitesse à laquelle l’enfant apprendra chacune d’elles.
  • Les parents devraient continuer à utiliser leur langue maternelle à la maison, même si ce n’est pas celle que leurs enfants parleront à l’école.
  • Apprendre deux langues nécessite plus de temps qu’en apprendre une seule. Les parents de familles bilingues ne devraient donc pas s’inquiéter si le langage de leur enfant semble se développer moins vite que celui d’un enfant exposé à une seule langue.
  • Il doit pouvoir identifier chaque personne avec une langue. Il faut donc un référent pour chaque langue. Ainsi, il entend la langue de papa ou de maman ou d’une tierce-personne.

Si votre enfant mélange les langues quand il tente d’élaborer des phrases, il ne s’agit pas d’un problème de confusion, mais au contraire d’une stratégie d’acquisition.
Quand mon fils me dit : « Papa je veux dlo », ce n’est pas parce qu’il ne connaît pas le mot ‘eau’ en français.
Mais simplement qu’utiliser le mot « dlo » est plus simple que dire « de l’eau ».

Maintenant, et si nous essayons d’appliquer ces quelques règles avec notre langue à nous ?
Ça vous tente ?

Comment allez plus loin avec le créole ?

Je vous le concède, il y a une forte carence d’activités en créole.
La communication est déjà un pilier très important quelque soit l’activité pratiquée.
Maintenant, j’ai beaucoup d’amis qui me demandent si j’ai des jeux, des comptines, des supports en créole.

Alors, j’ai une bonne et une bonne nouvelle. On commence par laquelle ? La bonne ou la bonne ?
Oui, il y a des supports en créole. Par exemple, les comptines et quelques livres que l’on peut trouver en boutique.
Non, si certains parents comparent avec les supports qui existent pour les autres langues, nous n’y sommes peut être pas encore.
Mais alors c’est une bonne nouvelle, cela implique qu’il y a encore des choses à faire.

Pour ma part voici quelques idées que je mets en pratique :

  • Communiquer avec son enfant de manière simple, fluide et intelligente. Dire ce que vous auriez dit en français.
  • Raconter des histoires en créole (voir la rubrique livre), au coucher ou dans la journée.
  • Ecouter des comptines en créole (voir la rubrique musique) autant que possible.
  • N’hésitez pas à chanter des musiques en créole de votre choix (biguine, gwoka, mazurka, etc…..). N’ayez pas peur, chantez ! Dansez ! Même si vous ne connaissez pas bien les paroles ou vous ne savez pas danser ! Exprimez-vous !
  • Même si vous avez des histoires en français racontez-les en créole.
  • Je ne sais pas si vous le savez mais Canal J avait diffusé l’animé SONIC BOOM en créole  (Extrait 1et Episode 1). Si vous trouvez les 19 autres épisodes je suis preneur.
  • Quand votre enfant prononce un mot, reprenez ce mot en créole et construisez une phrase en créole pour mettre en scène le mot.
  • N’hésitez pas à faire l’acquisition du dictionnaire créole de l’édition ORPHI (Achetez ici)

Bon maintenant passons à une activité amusante : Exorciser certaines idées reçues.

Les idées reçues

« Il suffit que je parle un peu la langue pour que mon enfant l’apprenne »

Non Non Non et Non ! Et je continuerai  à tempêter que non ! Les parents pensent souvent qu’entendre quelques mots d’une autre langue impliquera que leurs enfants parlent la langue.
Alors qu’apprendre une langue demande beaucoup de travail et ce, de manière continue.
Que cela soit à la maison ou à l’extérieur, nos enfants doivent être exposés à la langue choisie.
Cette exposition doit être cohérente afin que l’enfant apprenne et surtout maintienne cette langue.
Il faut comprendre que l’environnement « affectif » et culturel où l’enfant évolue quotidiennement est non négligeable.
En Guadeloupe, nous baignons dans la langue créole, alors pourquoi ne pas rester cohérents et se concentrer sur l’apprentissage exclusive de la langue créole ?

« Les enfants avec des difficultés de langage ne devraient parler qu’une langue »

De manière générale, le bilinguisme n’est en aucun cas la cause de troubles du langage.
Combien de fois ai-je entendu des parents-enseignants conseiller aux parents d’enfants bilingues de se réfugier dans la langue de scolarisation de l’enfant afin de remédier à des problèmes de langage.
 » L’expérience prouve qu’ «  au contraire le passage à une seule langue chez un enfant bilingue peut avoir des conséquences négatives sur l’acquisition du langage. L’important est de maintenir un cadre bien structuré afin d’aider l’enfant dans son développement bilingue. 

« Les enfants bilingues prennent du retard dans l’apprentissage du langage »

Chipper le chipeur arrête de mentir !
« C’est faux, rétorque la linguiste et psychosociologue (puis-je dire psycholinguiste) Barbara Abdelilah-Bauer. D’abord, ils maîtrisent autant de mots que les enfants monolingues mais leur vocabulaire se répartit entre les deux langues. »

Autres choses à savoir ?

J’ai tenté de partager avec vous mon retour d’expérience qui n’est encore une fois que mon point de vue.
Je suis ouvert à tout échange autour du sujet, qu’il ait des pour ou des contre.
Il n’y a pas une méthode parfaite pour rendre un individu bilingue. Cependant il y a des choses à faire pour aider le bilingue dans son développement.
Elever un enfant dans deux langues demande un effort soutenu durant plusieurs années.

L’objectif de l’article n’était pas de vous convaincre de la nécessité de l’apprentissage de la langue créole dès le plus jeune âge mais j’espère que j’ai réussi à vous convaincre.

 

Ah ! j’oubliais, je tiens à remercier Laura pour ses courageuses relectures ! cela mérite une soupe à SOOPA SOUP, Sainte-Anne.
Merci encore.

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Harry Kancel

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